Les Maltesers sont un souvenir d’enfance indescriptible, vedettes des vendredi soirs chez ma tante Martine à Saint-Basile-Le-Grand. On prenait la voiture pour aller au club Vidéotron louer le dernier Scooby-Doo, puis on faisait la file entourés de posters de blockbusters laminés et de figurines Star Wars pour finalement arriver près des caisses où se situaient les bonbons, chocolats et autres friandises filmesques. Ma tante Martine prenait un malin plaisir à nous offrir tout ce que notre mère nous refusait. Pour mon frère, c’était les bonbons en gelée bleue dans les sacs en plastique coniques. Moi, je fonçais vers les Maltesers.
J’aimais toutes les façons de pouvoir les déguster; tantôt lentement et un par un, tantôt plusieurs à la fois dans la bouche, ou alors très vite en succession parce que leur légèreté permet de rapidement les engloutir. J’aimais aussi les placer sur ma langue et en laisser fondre le chocolat pour révéler le malt encore un peu croquant mais devenu surtout humide de par son séjour dans ma bouche. Autre option: une action de succion intentionnellement véloce du chocolat jusqu’à faire rencontrer ma langue avec le malt aérien encore dur. Le plaisir de regarder mon Scooby-Doo était décuplé par la concentration extrême sur la technique choisie pour profiter des boulettes Malteser les unes après les autres.
Encore aujourd'hui, mon amour des Malteser est une passion qui associe méthode à laisser-aller; une véritable collaboration dégustative qui se révèle de par la rencontre de mes intentions avec la nature de la composition de ces boules de malt chocolatées, de leur construction alliée à la réaction de leurs ingrédients à la chaleur, à la succion et à la mâche. C’est avec précision que j’insère ces friandises dans ma bouche dans l’anticipation de cette chorégraphie gustative pratiquée maintes fois; j’aime attaquer dans un mâchage immédiat afin de célébrer leur croustillance, mais je sais aussi comment m’y prendre pour les faire ramollir jusqu’à une consistance parfaite pour un croquage plus feutré. Ce que j’essaie de dire, c’est qu’il y a une physique et une mémoire musculaire dans l’ingestion des Maltesers que j’ai perfectionnée et qui m’habite depuis l’enfance.
Voilà donc pourquoi j’ai tout de suite remarqué le changement drastique de chimie dans la recette des Maltesers en 2022. Je me rappellerai toujours de ce moment où je me préparais à ma danse anticipée dans un mouvement de langue poussant la boule vers mon palais afin de débuter l’aspiration de l’enveloppe chocolatée. Les premières déglutitions se sont révélées affreuses. J’ai immédiatement décelé la déchéance dans la qualité du chocolat alors qu’un sucre de piètre qualité prenait le dessus sur le goût vanillé auquel je m'attendais. Puis, arrivée au malt, une résistance imposteure; un rendu bien plus croquant que celui auquel mes molaires étaient pavloviennement habituées. J’ai testé toutes mes techniques de dégustation – croquant vite, laissant fondre… rien ne passait, que ce soit au niveau du goût ou de la texture. Malt trop rigide, coquille de chocolat trop mince et trop sucrée, le tout me semblait ne pas valoir mieux qu’un vulgaire Whopper.
Je pleure encore la recette originale des Maltesers. Peut-être aurais-je dû me rendre compte plus tôt que MALTESER c’est LAMENTER épelé à l’envers… enfin. Malgré mes complaintes, je continue quand même à consommer les boulettes chocolatées, en mémoire de l’émoi qu'elles ont su éveiller en moi au fil de ma vie. C’est avec nostalgie que je m’engage encore dans mon cirque d’action-réaction choco-buccale, ajusté selon les paramètres de la nouvelle consistance de ces friandises. Peut-être qu’après tout, ma vraie quête dans l'ingestion des Maltesers se trouve au travers de l’entretien de la romance sucrée que nous avons développée. Choisir de retourner vers le paquet rouge, année après année, film après film, malgré les déceptions, les aléas de la vie et en prenant la décision consciente de vouloir s’adapter aux changements inévitables de l’objet de sa convoitise… ça c’est de l’amour!