Le samedi c'était le jour de l'épicerie, et adolescente j'aidais ma mère à défaire les sacs une fois de retour à la maison. Je savais bien qu'au fond d'un des sacs réutilisables je trouverais une tablette de Dolfin au poivre, soigneusement enveloppée dans son emballage rose.
Je devais la ranger là où ma mère l'aimait: dans le compartiment fermé pour le beurre dans la porte du frigo. C'est que le chocolat était là hors de vue et donc de tentation, mais que si l'envie se présentait d'en manger un morceau, il était facilement accessible.
Du moins, c'est ce que j'imaginais être la logique de ma mère, parce que franchement, à quatorze ans ce chocolat ne m'intéressait pas du tout. Je trouvais aussi que c'était assez frivole de sa part, parce que nous passions beaucoup de temps à discuter de frugalité et que les finances n'avaient pas le luxe de déborder. Le chocolat Dolfin se trouvait, même à l'époque, dans un budget plutôt haut de gamme pour un chocolat d'épicerie.
Je n'avais donc jamais, jusqu'à la fin août 2026, goûté à ce chocolat au poivre rose dont l'idée seule me faisait grimacer une quinzaine d'années auparavant. Lors d'un souper avec quelques amis et ma palette gustative d'adulte mature, j'ai donc entâmé ma dégustation du Dolfin rose. Le chocolat en lui-même est assez bien, on se surprend à avoir espéré mieux mais ça va. Son amertume n'est pas assez ronde à mon goût, mais c'est là qu'intervient le poivre rose: ça donne quelque chose d'intéressant, une nouvelle piste vers laquelle dévier. On se retrouve avec un goût pas seulement poivré ou piquant, mais plutôt avec l'exacte saveur du poivre rose, et cette justesse est assez impressionnante. Je trouve que le prix n'est pas justifié dans la qualité du chocolat, mais plutôt dans le décorum et la précision de la saveur du poivre.
Un chocolat à déguster, comme le faisait ma mère, un seul morceau à la fois. Ce n'est pas gourmand et ça ne donne pas envie de se vautrer dedans, mais ça ponctue bien les temps perdus entre deux repas.